La garde partagée, une frontière fragile

img_6067Le week-end dernier a eu lieu le Salon du livre de Sherbrooke, j’y étais le samedi, une belle journée fraîche et ensoleillée. Les couleurs automnales étaient resplendissantes. Des giclées de rouge feu, d’orange sanguin et de jaune acidulé se jetaient dans un ciel doux et paisible. Le dimanche matin, mon conjoint et moi avons repris la route et bifurqué vers celle du Chemin des Cantons. On a traversé les villages et villes de Compton, Hatley, Magog, Lac-Brome. Puis on s’est dit que Stanstead valait bien le détour. Ne serait-ce que pour voir la ligne frontalière un peu inusitée. J’en ai parlé de cette frontière, dans mon livre « L’agenda de Béatrice ». Je l’avais comparée à la garde partagée que vivent les ménages séparés. Car Stanstead partage bien une limite territoriale, une ligne invisible et fragile et ne semble pas souffrir de la séparation d’une partie de son petit territoire entre le Canada et les États-Unis. Nous n’avions pas planifié de visiter cette ville, n’avions pas nos passeports. Nous avons alors stationné la voiture près du seul restaurant ouvert dans les rues désertées durant ce dimanche matin frisquet. Nous avons contourné le bistro « La vieille douane » dans un bâtiment en briques rouges et marché moins de 500 mètres. À droite, puis ensuite au bout de la rue, une rangée de gros pots de fleurs séchées faisait office de barrière entre le Canada et les États-Unis. Facile d’y passer, vous pensez ! Derrière un rideau de graminées flétries se tenait un patrouilleur américain dans son véhicule. La fenêtre était rabaissée qu’au premier tiers. On ne pouvait voir qu’un chapeau noir. La tête de l’agent scrutait d’un côté puis de l’autre. Son large feutre sombre se mouvait de droite à gauche. Il surveillait, il épiait ! J’ai reculé d’un pas, puis d’un autre, lentement, comme un crabe sur une plage déserte. J’ai laissé tomber mon bras sur le côté, celui qui tenait mon appareil photo. Non, on ne niaise pas avec un shérif amérrrricain ! Discrètement, j’ai pris une photo et une autre de la maison juste à côté. Son arrière se situe au Canada et sa devanture regarde vers le Vermont. Avec fierté, j’aurais pu croire. Elle était là, sise au beau milieu d’une frontière. Le calme semblait régner à l’intérieur. Ça ma foutue un coup de tristesse, une certaine nostalgie. Je ne sais pas pourquoi.

La garde partagée est populaire chez nous, dans les ménages séparés du Québec. On en fait même une question d’égalité entre les femmes et les hommes. En vertu de la loi canadienne, l’intérêt des enfants prime quand un mode de garde est déterminé. Des spécialistes se demandent aujourd’hui si la garde alternée n’est pas plutôt pour l’intérêt des parents. Vlan ! Ça me fout un autre coup sur la gueule, ça ! Toujours pensé que c’était mieux pour mes enfants et ceux de mon conjoint qu’ils voient également leurs deux parents. On entend de plus en plus de voix discordantes à ce sujet. À mon avis, les plus éloquentes sont celles des enfants. Les enfants dont les parents sont moins raisonnables qu’eux ! J’ose croire que je l’ai été, raisonnable. Recueillis en clinique, les commentaires de la part des enfants qui vivent d’une maison à l’autre comme des nomades sont révélateurs :

  • « Ce que je n’aime pas, c’est d’être prise entre ma mère et mon père. »
  • « Je veux pas faire de la peine ni à l’un ni à l’autre. »
  • « Si je dis quelque chose, j’ai peur que l’autre soit fâché. J’essaie de rester neutre, mais des fois, c’est difficile. »
  • « Les bagages, ce n’est vraiment pas le fun. C’est comme si je déménageais chaque semaine. »
  • « L’autre fois, j’ai oublié mon agenda chez mon père, et j’étais chez ma mère. Mais, moi, mes parents ne peuvent pas se voir, ne peuvent pas se parler. Alors, c’est plus difficile, et c’est tant pis pour moi. »

Quand dimanche dernier j’ai pris en photo cette maison de Stanstead partageant son lotissement avec deux frontières, je me suis mise à imaginer des enfants heureux qui sortaient par la porte arrière, se dirigeant vers l’avant avec une valise à la main ou pas. Ou simplement un petit baluchon avec le strict nécessaire. Peut-être même uniquement leur toutou préféré.

img_6063

Ces enfants imaginaires longeaient le flanc de la maison, prenaient soin de ne pas s’amuser avec les bonbonnes de gaz et entraient par l’avant, sans avoir besoin de sonner. Une pancarte de bois affichait «Bienvenue» sur la porte et se balançait à chaque ouverture. Même que les bambins se promenaient de l’avant à l’arrière comme bon leur semblait. À n’importe quel jour de la semaine. Dans ma vision fantaisiste, la mère sortait sur le perron, souriait avec sérénité, envoyait la main à ses tout petits. Le père de son côté, sortait les poubelles à l’arrière de la maison, réparait un châssis abîmé. Il se promettait qu’il irait réparer une des fenêtres avant, celle de la chambre de son fiston. Le petit s’était plaint qu’il entendait le vent siffler le soir et que dans le noir de la pièce, il avait encore plus la trouille dans son lit. Sa maman vivait seule, ne pouvait pas la réparer. Il avait demandé à son papa de le faire pour elle. Dehors, le père vit que son garçon avait oublié son ballon de soccer. Il le prenait dans ses bras et l’amenait à l’avant sans faire d’histoire à la mère, calmement. Les parents avaient baissé leurs gardes…

Je me suis souvenue pourquoi une nostalgie m’a envahie. Celle de la sérénité familiale et parentale.

 

 

 

Related article